Le bénéfice du doute
Les marchés ont longtemps accordé le bénéfice du doute aux entreprises, particulièrement à celles qui promettaient de révolutionner l’économie grâce à l’intelligence artificielle. Cette semaine, les premières publications trimestrielles ont rappelé une exigence presque inconvenante : produire des preuves. Certaines entreprises affichent des bénéfices spectaculaires, d’autres des perspectives de croissance impressionnantes, mais les deux ne sont pas synonymes. Et pendant que les investisseurs examinent les comptes, l’inflation rappelle que l’environnement économique ne s’est pas miraculeusement assaini. Les résultats rassurent, les prix des actions interrogent et les coûts continuent de grimper. Après des mois passés à anticiper les profits de demain, les marchés commencent à s’intéresser à ceux d’aujourd’hui. Une curiosité assez tardive, mais bienvenue.
En Europe et en France, les publications ont illustré des réalités contrastées. Le CAC 40 termine la semaine à 1,91 %, tandis que l’Euro Stoxx 50 évolue à 0,50 %. LVMH a annoncé une progression de seulement 1 % de ses ventes au troisième trimestre avec un recul de 5 % de sa division Mode et Maroquinerie. À l’opposé, ASML, spécialiste des machines de fabrication des semi-conducteurs, a publié 11,7 milliards d’euros de chiffre d’affaires et près de 5 milliards d’euros de bénéfice trimestriel. Schneider Electric a également profité des investissements dans les centres de données, avec 11,46 milliards d’euros de chiffre d’affaires et des objectifs annuels relevés. Mais l’inflation est venue nuancer ce tableau : les prix à la consommation ont augmenté de 3,8 % sur un an dans la zone euro en septembre, contre 3,2 % en août. En France, la hausse atteint 3,1 %, après 2,4 %. Les entreprises européennes n’ont donc pas toutes le même problème : certaines cherchent des clients, d’autres des capacités de production, mais toutes doivent surveiller leurs coûts. Le prestige ne remplace pas la demande, pas plus qu’un carnet de commandes bien rempli ne garantit les bénéfices.
Aux États-Unis, les premières publications bancaires ont confirmé que la rentabilité était au rendez-vous. JPMorgan a annoncé 15,3 milliards de dollars de bénéfice trimestriel, un résultat pourtant inférieur aux attentes des analystes. Goldman Sachs a dégagé 5,29 milliards de dollars de profits, tandis que Morgan Stanley a publié 20,3 milliards de dollars de revenus. Les banques gagnent donc beaucoup d’argent, mais manifestement pas toujours assez pour satisfaire Wall Street. Le S&P 500 termine la semaine à -1,95 %, tandis que le Nasdaq Composite évolue à -5,59 %. L’inflation américaine complique également l’équation : les prix à la consommation ont augmenté de 3,7 % sur un an en septembre, contre 3,4 % en août. Même en excluant l’alimentation et l’énergie, la hausse atteint 2,6 %. Lorsque les coûts augmentent, les entreprises doivent soit les répercuter sur leurs clients, soit accepter de gagner moins sur chaque vente. Aucune de ces options n’enchante particulièrement les investisseurs.
C’est toutefois dans l’intelligence artificielle que l’écart entre promesses et résultats devient le plus frappant. TSMC, le géant taïwanais qui fabrique les puces électroniques les plus avancées, a publié 46,72 milliards de dollars de chiffre d’affaires trimestriel, en hausse de 41,2 % sur un an : la demande est réelle et certains fournisseurs en récoltent déjà les bénéfices. Mais vendre les équipements nécessaires à l’IA et emprunter massivement pour construire des infrastructures à rentabiliser plus tard ne présentent pas les mêmes risques. À force de qualifier chaque dépense d’investissement stratégique, certains semblaient avoir oublié qu’une promesse de revenus ne rembourse pas une dette. Le bénéfice du doute a ses limites, surtout lorsque les créanciers commencent eux aussi à douter.
Cette nouvelle semaine prolongera cet examen avec les publications de Netflix, Tesla, Meta et SAP. Les investisseurs regarderont moins les ambitions affichées que les sommes consacrées aux nouveaux investissements, l’évolution des bénéfices et l’argent réellement généré par les activités. La persistance de l’inflation complique encore l’exercice : emprunter pourrait rester coûteux au moment même où les entreprises ont besoin d’investir davantage. Les prochains indicateurs chinois éclaireront, eux, la vigueur de la demande mondiale. Le véritable risque n’est donc pas seulement une déception sur les résultats, mais un écart grandissant entre les profits réalisés et les perspectives déjà intégrées dans les cours. Les marchés ont longtemps accepté les promesses de l’IA, parfois avec un enthousiasme qui confinait à la générosité. La saison des résultats pourrait leur rappeler que le bénéfice du doute n’est pas un acquittement définitif.
La maxime de la semaine : « Les marchés accordent volontiers le bénéfice du doute. Jusqu’au jour où ils demandent à voir les bénéfices. »
Rédigé par Maxime Kugler, responsable de l'offre financière chez Altaprofits